L'homme Qui Rit · Victor Hugo

Chapter 56: Chapitre 56

La reine Anne en voulait un peu à la duchesse Josiane, pour deux raisons.

Premièrement, parce qu’elle trouvait la duchesse Josiane jolie.

Deuxièmement, parce qu’elle trouvait joli le fiancé de la duchesse Josiane.

Deux raisons pour être jalouse suffisent à une femme; une seule suffit à une reine.

Ajoutons ceci. Elle lui en voulait d’être sa sœur.

Anne n’aimait pas que les femmes fussent jolies. Elle trouvait cela contraire aux mœurs.

Quant à elle, elle était laide.

Non par choix pourtant.

Josiane, belle et philosophe, importunait la reine.

Pour une reine laide, une jolie duchesse n’est pas une sœur agréable.

Il y avait un autre grief, la naissance improper de Josiane.

Anne était fille d’Anne Hyde, simple lady, légitimement, mais fâcheusement épousée par Jacques II, lorsqu’il était duc d’York. Anne, ayant de ce sang inférieur dans les veines, ne se sentait qu’à demi royale, et Josiane, venue au monde tout à fait irrégulièrement, soulignait l’incorrection, moindre, mais réelle, de la naissance de la reine. La fille de la mésalliance voyait sans plaisir, pas très loin d’elle, la fille de la bâtardise. Il y avait là une ressemblance désobligeante. Josiane avait le droit de dire à Anne: ma mère vaut bien la vôtre. A la cour on ne le disait pas, mais évidemment on le pensait. C’était ennuyeux pour la majesté royale. Pourquoi cette Josiane? Quelle idée avait-elle eue de naître? A quoi bon une Josiane? De certaines parentés sont diminuantes.

Pourtant Anne faisait bon visage à Josiane.

Peut-être l’eût-elle aimée, si elle n’eût été sa sœur.